Les projets qui bloquent : Octave

Pour changer, je me suis dit qu’il pourrait être intéressant de parler des projets qui ne voient pas le jour. Ceux qu’on garde dans un coin de sa tête et auxquels on essaie régulièrement de donner vie, ou qu’on a abandonnés dans un tiroir sans trop oser se repencher dessus. J’en ai deux ou trois comme ça qui me hantent un peu, qui me frustrent beaucoup.

C’est le cas d’Octave, une fiction sonore relativement interactive. Le concept d’Octave était simple : huit personnages, huit épisodes à écouter dans l’ordre qu'on veut. Et évidemment, selon l’ordre, on se construisait un récit différent, on imaginait des liens uniques entre les personnages, on se composait une chronologie propre…

Il s’agissait d’utiliser, comme beaucoup d’autres le font, ce mécanisme qui veut que la fiction trouve sa place dans ce qu’on ne raconte pas. On livre à l’auditeur une information relativement brute et c’est à lui de construire l’histoire en créant des liens là où ils n’existent pas. Her Story, jeu de Sam Barlow, est un cas d’école en la matière.


Her Story : un exemple typique d’histoire en kit



Qu’est-ce qui cloche avec Octave ?


Avant même de commencer à y réfléchir sérieusement, j’ai été à la fois effrayée et excitée par la difficulté de l’exercice. Et en fait, le défi a peut-être pris trop de place dans mon esprit. Le surmonter m’intéressait plus que le reste, je n’avais aucune histoire, aucun propos qui exigeait de mettre en place ce format complexe. Je voulais juste l’utiliser pour l’utiliser, tout en ne m’en sentant pas capable.


Première leçon à tirer : toujours garder à l’esprit qu’il n’y a pas de narration sans histoire. Si je n’ai rien à raconter avec ce projet, c’est certainement que je fais fausse route.


Ce que j'en retiens malgré tout, c'est cette envie d'innover, de m'essayer à d'autres formes d'écriture. Bien employée, elle pourrait donner des résultats intéressants.


À la recherche de l’histoire


Je suis donc partie en quête de ce que je pouvais raconter avec Octave, pour trouver le fond qui alimenterait ma forme. J’ai fait comme d’habitude quand je suis en panne d’inspiration, j’ai sorti le dictionnaire pour trouver tous les usages possibles du mot « octave ». Je vous passe les étapes, mais en sautant de définition en définition j’ai fini par retenir l’idée de trace, de persistance, de continuité. Octave allait parler de ceux qui restent. Et donc de ceux qui partent. Ce serait une histoire de deuil et d’absence.


(Image : Kristina Tripkovic, Unsplash)


Je tenais une idée : dans chaque épisode, le narrateur ou la narratrice parlerait à quelqu’un comme si la personne était là, mais sans jamais recevoir de réponse. Le podcast mettrait en scène leur déni du départ de l’autre, et leur solitude. Et l’auditeur se substituerait à la personne manquante, placé dans une posture presque voyeuriste. J’avais de la matière, hourra !

J'aurais pu m'arrêter là, j'aurais sans doute dû. Mais il fallait maintenant relier cette nouvelle idée avec le concept originel.


La deuxième leçon qui se profilait n’est souvent pas facile à appliquer : ne pas s’accrocher à tout prix à une idée (ou un résidu d’idée). Ici j’ai essayé de construire une histoire à partir d’un titre, choisi il y a longtemps et qui n’avait de sens que pour le projet initial.

En réalité, je me retrouvais avec deux projets distincts dans les mains, que j’essayais de traiter comme s’ils n’en formaient qu’un. Les liens qui naîtraient de cette manœuvre ne pourraient qu’être creux et artificiels.


Ceci dit, avec le recul, je suis assez fière d'avoir développé cette autre approche, et de la facilité de plus en plus en grande avec laquelle j'invente de nouvelles choses. À force de me lancer dans pleins de projets (sans en finir beaucoup) j'ai compris ce que voulaient dire ceux qui nous expliquent que la créativité est un muscle, que ça se travaille. Essayer et échouer, c'est une excellente manière de faire travailler ce muscle. Bien sûr toutes les idées qu'on a ne sont pas à garder, et faire le tri est compliqué. Évaluer la faisabilité, la pertinence ou l'originalité de son projet, ce n'est pas la partie la plus sympathique de la création, et il est tentant de passer outre. Mais ça peut éviter ce genre de déconvenue.


Surprise ! La greffe ne prend pas


Reprenons Octave là où nous l'avions laissé : nous avons ces huit personnages, chacun a son épisode au cours duquel il mime une conversation avec un interlocuteur qui n'est en fait pas là. Si toutes ces histoires nous sont présentées dans le même podcast, c'est qu'elles doivent avoir un lien, alors en les écoutant on en trouve, des liens. On s'imagine que la défunte épouse de l’un a travaillé avec le frère de l’autre, que cet homme endeuillé est l’inconnu dont rêve cette narratrice, que ces deux personnages sont morts dans le même accident...

Les possibilités étaient infinies. Mais je cherchais un motif pour unir tous les personnages entre eux, quelque chose qui justifie tout ça. Je voulais qu'il existe un lien tangible qui les unisse tous. Encore une fois, je me suis raccrochée au nom de la fiction : le lien, ce serait Octave. Il serait le vrai héros de l'histoire, et on le comprendrait au fur et à mesure, il serait discrètement évoqué par tous les récits des narrateurs.


Qui était Octave dans ce cas ? Eh bien, bonne question.


(Image : Cottonbro, Pexels)


Encore une fois, avance rapide jusqu’à la délibération : Octave sera une application, une intelligence artificielle conçue pour aider les personnes endeuillées.

Quand les narrateurs parlent à leurs absents, ils s’adressent en fait à Octave qui les enregistre pour collecter des données qui lui serviront ensuite… à quoi ?

Je décide donc qu'Octave a un pouvoir d'action sur les vies des personnes qui font appel à ses services. Il analyse les enregistrements puis donne des conseils, voire agit de lui-même pour changer la vie des huit narrateurs. Puis je décide de donner ce rôle à l'auditeur. De le placer en position d’interagir avec les personnages. Il aura alors beaucoup d'épisodes à sa disposition, et choisira ceux qui correspondent aux choix qu'il fait en tant qu'Octave.

Par exemple, pour ce personnage dont la compagne est décédée, l'auditeur peut choisir d'écouter l'épisode correspondant à « Le pousser à faire de nouvelles rencontres » ou « Le mettre en contact avec [cette autre personne elle aussi confrontée à un deuil] » ou encore « Lui faire écouter ce message de son épouse, reconstitué à partir des informations recueillies ».


Pour faire coller cela avec le reste, rien de plus « simple » : le concept original devient la saison 1 du podcast, il ne sert qu’à introduire les personnages et faire comprendre ce qu’est Octave. Mais ensuite vient la saison 2, dans laquelle l’auditeur endosse le rôle de l’application et agit sur la vie des narrateurs.

On est très loin de l’idée de départ !


Troisième leçon : éviter de faire inutilement compliqué. J’ai tellement décliné, étiré, déformé le concept original qu’il est devenu un élément mineur du projet. Et l'ensemble ne fonctionne plus vraiment, non ?


Je suppose que nous sommes beaucoup à devoir en passer par là pour apprendre que faire compliqué, sophistiqué, aller toujours plus loin, ce n'est absolument pas un gage de qualité, au contraire. J'apprends encore à faire simple quand je suis tentée de faire compliqué, et ce genre d'expérience aide énormément à retenir la leçon.


Que devient Octave ?


J'ai vite compris que pour avoir une chance de le sauver, je dois couper Octave en deux :

  • d’un côté le concept de base, expurgé de tous ces ajouts inutiles, mais qui me ramène à la case départ. Je ne sais toujours pas comment faire fonctionner cette idée de podcast en kit à monter soi-même. Et je n’ai toujours pas d’histoire.

  • de l’autre, conserver le thème de l’absence et de l’application mais se dépouiller du concept original, qui était quand même ce qui m’intéressait au départ, pour me tourner vers une toute autre forme d’interactivité, et un exercice d'écriture complètement différent, plus familier. Dans ce cas-là une chose est sûre : Octave tel que je l’ai imaginé à l’origine ne verra effectivement jamais le jour.

Aujourd'hui, je suis coincée entre une idée qui me paraît encore irréalisable et qui ne repose sur rien de tangible, et une autre beaucoup plus facile mais qui s'éloigne de ce que j'avais en tête. Un peu partagée entre l'impression de trahir Octave et le besoin d'avancer, je fais du sur-place, mais ce n'est pas grave : pendant ce temps-là, j'apprends !


Et en attendant, je m'attèle à d'autres projets... jusqu'au prochain blocage.

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